Le Parisien

Nadia El Fani, coréalisatrice de «Nos seins, nos armes»: «Les Femen ne sont pas des écervelées»

Propos recueillis par Annabelle Laurent

Le 17 août 2012, jour du verdict qui condamne les Pussy Riot à deux ans de camp en Russie, Inna Schevchenko, 22 ans, tronçonne, au nom des Femen, seins nus, une croix catholique de 8 mètres qui surplombe la principale place de Kiev, avant de s’enfuir. Deux semaines plus tard, elle doit se réfugier à Paris. Prévenues par Safia Lebdi, cofondatrice de la branche française des Femen, Caroline Fourest et Nadia El Fani sont là pour l’accueillir. Dès lors, elles suivent le combat des Femen, de l’ouverture de leur quartier général du Lavoir Moderne le 18 septembre dernier jusqu’à la manifestation de Civitas deux mois plus tard, au cours de laquelle elles sont agressées.

Auteur du documentaire Ni Allah, ni maître, lauréate du Prix du meilleur documentaire au Fespaco pour Même pas mal, la cinéaste tunisienne Nadia El Fani, menacée de mort dans son pays, raconte pour 20 Minutes les dessous du tournage.

Après l’arrivée d’Inna Schevchenko, vous êtes allées rencontrer les autres fondatrices à Kiev… 
C’était essentiel de sentir le pays et de recueillir la genèse du mouvement. On sentait bien qu’à travers ce qu’on croit être un peu frivole et léger, il y avait un vrai discours politique, contre l’oppression faite aux femmes dans le monde. C’est important de montrer que c’est un mouvement qui vient de loin,  commencé de façon classique, avec des réunions et des conférences, jusqu’à ce qu’un beau jour Oxanna (l’une des fondatrices) se mette seins nus et se rende compte que toute l’attention se portait là-dessus. Et que le message était passé doublement.

Le film ne se focalise pas sur les Femen. Vous êtes allés tourner en Tunisie et en Egypte…
On a envoyé des équipes. J’évite d’aller en Tunisie et Egypte, car j’ai reçu des menaces de mort, et je suis poursuivie en justice en Tunisie. On tenait à montrer le lien à travers les frontières, car il y a une vraie internationalisation de la lutte des femmes. La prostitution continue à transmettre une image négative des femmes, la violence faite aux femmes redouble, les chiffres sont affolants… Mais les femmes sont en train de se solidariser.

Quelle relation avez-vous noué avec les Femen, qui ont forcément un rapport biaisé à la caméra, indispensable à leurs actions? 
Petit à petit elles ont appris qu’on ne recherchait pas le sensationnel, qu’on voulait aller dans tout ce qui les compose. Ce n’est pas un reportage, c’est un vrai documentaire, un film militant même. Concernant leur rapport à la caméra, on a essayé d’être éloignés de cette façon qu’elles ont de se mettre en scène, toujours à leur avantage, car bien sûr il y a une esthétique de leur lutte.

Comment s’est passé ce fameux tournage du 18 novembre?
On part à deux caméras, un garçon et moi. On avait filmé la première manif anti-mariage pour tous le 17 novembre et on avait déjà été un peu molestés. On savait très bien de quoi ils étaient capables, surtout Civitas, et on l’avait dit aux Femen pendant leur entraînement. Mais bon elles y vont. On part l’estomac noué, on voit bien sur les images comme l’atmosphère est tendue pendant le voyage en métro. Ils étaient déchaînés, c’était d’une violence extrême. C’est étonnant qu’il n’y ait pas eu plus de blessés. Les filles ont eu des hématomes énormes. Moi je n’ai pas été blessée, mais tout le monde a pris coups ce jour-là. Caroline a été attaquée en tant que Caroline Fourest par Civitas, qui lui en voulait pour autre chose, mais je n’ai pas pu filmer malheureusement. On devait se protéger des coups et j’étais en même temps soucieuse de filmer ce qui se passait. En France on imagine qu’on aura affaire à des gens civilisés… De toute façon, quand on suit les Femen, on se dit qu’il faut y aller avec elles.

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